02 Février 2026 

Pierre Henri TAVOILLOT

Professeur à la Sorbonne

« Les défis de la vie commune »

 » La montée des tensions sociales et la tendance au repli sur soi posent question : est-il encore possible de vivre ensemble? « 

 

« Le défi d’une  vie commune »

                 

Philosophe et universitaire français. Maître de conférences en philosophie à la faculté des lettres de Sorbonne Université.  Référent laïcité de la région Île-de-France. Ecrivain, auteur du livre : Voulons-nous encore vivre ensemble ? Les défis de la convivialité.

 

 

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Qu’est-ce qui nous fait vivre ensemble ?  Au-delà du cliché et du slogan, notre conférencier souligne d’emblée qu’il est de nombreuses façons différentes de « grandir ensemble », expression qu’il préfère utiliser à celle du « Vivre ensemble ».

 

La vie commune ne va pas de soi : pour en comprendre les enjeux, explorons l’envers du décor. Les tentations du repli et du conflit sont les deux réactions communément observées face à l’incertitude qui menacent la cohésion sociale.

    -Le repli : Choisi ou subi, il peut prendre la forme d’un narcissisme individualiste ou bien celle d’une dépression collective (à quoi bon agir?), dans laquelle chacun se referme sur lui par peur de l’autre ou de l’avenir.

    -Le conflit : il se manifeste dans les oppositions binaires (homme/femme, générations, races, classes, religions…) et peut dégénérer en conflictualisation mondiale.

Deux expressions en découlent :

    -Le complot : Une vision manichéenne où l’on est soit naïf, soit complice.

    -La guerre : Une logique de confrontation qui renforce le repli.

 

Dans notre société, deux écueils s’y ajoutent :

    -Linclusivisme : Une société qui, en voulant tout inclure, risque de compartimenter, stigmatiser ou marginaliser (ex. : la question du handicap).

    -Lautodestruction : Une critique systématique qui mine l’estime de soi et éloigne de l’action collective.

 

Pour répondre à ce défi, il convient de regarder les types de sociétés qui se sont développées au cours de l’histoire :

1- Les sociétés traditionnelles : fondées sur la fidélité au passé, les anciens y incarnent l’autorité et sont respectés ; toute innovation est suspecte.

2 – Les Sociétés cosmologiques ou hiérarchiques :  « Imaginez un monde où tout a sa place, comme les étoiles dans le ciel. Où chaque être, chaque rôle, chaque fonction est à sa juste position, parce que c’est l’ordre des choses. » 0rganisée autour d’une hiérarchie conforme à l’ordre naturel, observable dans l’ordre du  cosmos:  corps (économique), coeur (politique), tête (savoir -philosophie). elle divise la société en trois sphères, chacune associée à une partie du corps humain et à une fonction vitale. Cette hiérarchie immuable trouve encore un exemple dans les castes en Inde.

3 – Les Sociétés théologiques, dont la clef de voûte est la transcendance divine. L’autorité y est légitimée par le sacré ou le divin ; l’essentiel est le salut. Les théocraties (comme l’Iran actuel) ou les sociétés médiévales européennes, où l’Église structurait la vie collective.

 

La rupture moderne ébranle ces trois formes d’autorité :

Elle commence à la Renaissance, avec les découvertes astronomiques (Copernic, Galilée) qui remettent en cause l’ordre cosmologique. La Réforme fragmente ensuite l’autorité théologique ; les découvertes scientifiques rendent obsolètes le concept traditionnel.

Nietzsche illustre cette crise par l’image du baron de Münchhausen, qui tente de se sortir du marais en se tirant par les cheveux : une métaphore de la modernité cherchant à se fonder elle-même, sans repères extérieurs.

 

Quelle est notre réponse aujourd’hui, au 21ème siècle ?

L’origine principale de nos difficultés tient à l’émergence, avec la modernité, de la « société des individus ». Au lieu de fondre l’individu dans le groupe et de le soumettre à la puissance du collectif comme le firent – chacune à sa manière – toutes les autres formes d’organisation humaine antérieures, cette nouveauté singulière a privilégié, avec un succès inattendu, les libertés individuelles et les décisions autonomes. Mais elle ne peut pour autant saborder le social, qui garantit l’exercice même de ces libertés. Le défi de la modernité démocratique est de parvenir à tenir ensemble ces deux éléments en tension, sans sacrifier ni l’individu ni le lien social. Notre conférencier y voit la grandeur de la démocratie : un projet toujours inachevé, où chacun est à la fois acteur et bénéficiaire.

« La fabrique d’une société d’individus » ne peut fonctionner que dans la réciprocité :

-la société fabrique des individus et les guide

-l’individu participe au fonctionnement de la société

 

Cela suppose que la société soit composée d’individus adultes, capables de grandir et faire grandir les plus jeunes. Cette capacité est inscrite en chacun de nous. C’est alors qu’on peut se poser la question :

 

« A quel âge, devient-on adulte et sur quels critères ? », question que notre conférencier pose aux quelques 400 personnes assises face à lui

Les réponses varient selon le parcours de chacun, les évènements importants qui ont émaillé sa vie :  naissance du premier enfant, entrée dans la vie professionnelle, décès d’un parent, drame familial…

Les trois piliers qui émergent sont : l’expérience qui traduit le rapport au monde, la responsabilité qui traduit le rapport aux autres, et l’autonomie : le rapport à soi-même.

    -La responsabilité est orientée vers les autres : il s’agit de les faire grandir, ce qui nous fait simultanément grandir. Il s’agit d’une vision bien opposée au mythe du self-made man !

    -L’expérience : elle ne peut se transmettre. A chacun de faire la sienne. Par contre, il faut devenir et rendre capable de faire face à ce qu’on n’a pas expérimenté.

    -Lautonomie : Un cheminement infini de réconciliation avec soi-même – sans narcissisme – dans la perspective d’un « horizon (être adulte) qui me guide et recule sans cesse ».

C’est dans ce mouvement que se tisse le lien social.

 

Ces trois dimensions fondent la convivialité : un grandir ensemble qui dépasse les divisions, incarné par des rituels – comme les repas en France (2h15 par jour en moyenne), où se mêlent débats, transmission et construction collective. « C’est là que la société se réinvente. »

Notre conférencier conclut sur la grandeur de la démocratie : un idéal jamais atteint, mais toujours en mouvement. Le défi n’est pas d’effacer les conflits ou les différences, mais de les intégrer dans une dynamique où chacun, à travers son parcours, contribue à « faire société ». La vie commune se construit dans l’équilibre fragile entre individu et collectif, entre héritage et innovation : équilibre que chaque génération doit réinventer.

 

                                                                                                                                                          Le projet est infini

 

Laurent LEMAITRE